Église Saint-Sulpice, 26 mai 2026
Combien de fois le Père François m’a-t-il dit au téléphone depuis son lit d’hôpital en me parlant de vous : « J’ai vu un tel ou une telle ! Tu connais ? Un garçon-une fille que j’aime tant… Oh, Il y a en tant que j’aime tant ! » ?
Notre cher Père François m’a demandé de dire ici un mot sur la paternité. Quant à la sienne, cette simple remarque nous dit tout : « Il y a en tant que j’aime tant ! » et nous rappelle tout de sa présence. C’est par devoir de reconnaissance filiale et dans l’obéissance à l’une de ses dernières volontés que j’évoquerais ici la relation que beaucoup ont eu avec le P ère François, ce que nous avons reçu de lui.
Quand il m’a donné la responsabilité d’un groupe d ’ados de l’Eau-Vive en 1994, je ne me sentais pas digne de sa confiance mais c’est elle qui m’a ajusté . Quelle chance merveilleuse : une centaine d’adolescents et une équipe de moniteurs à monter pour vivre trois semaines dans ces magnifiques montagnes de Briançon ! Temps de grandes amitiés dont beaucoup de visages ici viennent rajeunir la mémoire. Le Père François nous aimait c’est-à-dire qu’il aimait tant aussi nos amitiés : lieu privilégié de croissance pour chacun. Pour lui l’éducation est un risque à courir, celui de confier à un jeune la tâche qui l’amènera à sa mesure . À terme, éduquer c’est partager sa propre charge jusqu’à finalement un jour se confier soi-même. Le mystère de la paternité en effet est diffusif, comme celui de la confiance et de l’amour : on le reçoit pour le transmettre et pour finalement s’y livrer ensuite. Le Père François aimait dire qu’il était de venu ami, frère et même fils de ses fils et de ses filles. Le Père du Ciel soigne la fécondité de ses enfants jusqu’à la folie de l’incarnation. Renversement stupéfiant de la paternité : Dieu nous fait confiance pour finalement se confier comme un bébé entre nos mains.
Un souvenir particulier de l’Eau-Vive, humiliant, me reste comme un repère définitif. Nous avions dormi au camp de base avant la montée finale du Thabor, la fameuse balade réservée aux ados et aux grands et mise en scène durant tout le camp pour donner envie aux plus jeunes de grandir. Malheureusement le temps était pluvieux, … enfin à peine couvert, selon moi, il fallait y aller quand-même – c’était un des rares sommets que je ne connaissais pas encore. Le Père François réunit responsables et moniteurs et nous posa la question : que faire ? Je chauffais les troupes : « on va y arriver, on sera juste un peu mouillé ! Pousser les trainards en sueur ou en kway trempé, cela ne change pas grand-chose ! » Mais après avoir écouté les garçons, le Père François donna la parole aux monitrices… aux filles : quelle idée ! Forcément, on a rebroussé chemin. J’étais furieux. Pourtant, ce jour-là le Père François m’a appris le discernement pastoral que je retrouverai ensuite dans la Règle de saint Benoît : Pour ne perdre aucune brebis en route, le père abbé doit apprendre à les écouter toutes.
Et puis la paternité du Père François c’était sa manière si particulière de nous serrer contre lui pour nous dire aurevoir, c’est-à-dire pour nous laisser partir. Geste profondément paradoxal d’une tendresse que j’ai toujours associée au mystère de Dieu. En nous disant « Va, va ta vie ! » il nous presse contre sa joue , son étreinte libère, ce lien délivre et envoie. Paradoxe biblique : Jésus choisit des disciples pour qu’ils soient avec lui, auprès de lui mais il leur donne le nom d’apôtre, c’est-à-dire envoyé C’est un peu comme l’histoire du gars qui appelle son chien Fous-le-camp : Il l’a rendu fou ! « Fous-le-camp, viens ici ! » « Viens-ici, Fous-le-camp ! » Jésus les appelle à lui pour les envoyer : « Viens ici pour aller voir là-bas… si j’y suis ? Va voir là-bas pour que j’y sois ! Va voir là bas parce que j’y suis déjà, caché. » De fait toute vraie paternité découle du Père qui envoie son Fils, Fils qui lui même nous envoie. Or ce Fils envoyé par le Père demeure en son Père, et nous envoie de même pour que nous demeurions en Lui, fils dans le Fils.
Nous sommes là au cœur du Mystère trinitaire et au cœur de l’affection humaine. Le Père François savait montrer son affection et en disciple de Dom Bosco, il répétait qu’il fallait non seulement aimer les jeunes à notre charge, mais le leur dire, savoir le leur exprimer. Quant à moi, si Dieu s’est servi de lui pour m’aider c’est principalement ainsi, et à chacune de nos rencontres, même les dernières à Hauterive, son affection me bouleversait et me rappelait combien je resterai à jamais un novice.
Aimer et savoir le montrer. Jésus aimait et savait l’exprimer . Ces verbes au passé doivent être mis au présent par notre manière d’être comme le Père François sut le faire. Aimer et savoir le montrer : Le paradoxe de l’alliance est là. L’alliance : cette célébration du lien qui résume toute la Révélation. Tant que le lien n’est pas célébré, le cœur ne peut encore se reposer. L’alliance exprime le lien, le lien qui libère. Le cœur a besoin de cette célébration, du geste, du signe, de l’expression qui l’assure . C’est là seulement qu’il se repose ou plutôt , qu’il se déploie, en répondant. Se sachant aimé, il aime à son tour, au point de le montrer, de le faire savoir. Le lien célébré repose le cœur , le délivre, le déploie : il éduque. Educere, conduire dehors.
« Viens ici que je te serre contre moi, c’est ainsi que je t’envoie, et fous-le-camps, va ! Fous-le-camp et manifeste à ton tour la puissante tendresse de Dieu ! Annonce cette alliance, déploie cette communion que nous goûterons ensemble où que tu ailles : Adieu, à toujours ! »
Adieu, à toujours !
C’est le Père François qui est parti cette fois , parti ou arrivé enfin ? Je sais qu’il aurait tant aimé vous serrer encore chacun contre lui . Je sais qu’il continue à le désirer plus fort encore maintenant : « Il y a en tant que j’aime tant ! »
Fr. Marc de Pothuau, OCist
P. Abbé d’Hauteriv
